CHAPITRE XIX
Lorsqu’il eut parcouru quelques inscriptions manuelles de cet Almanach des Dames, Hyacinthe releva les yeux vers la saute-ruisseau. Son expression avait changé et un sourire satisfait décrispait ses lèvres.
— Ce que nous apprenons au travers de cette écriture mal formée est d’une exceptionnelle importance. Ce porteur d’enfants était visiblement terrorisé par les Richelet. Au début, bien qu’il ne l’avoue pas, il espérait en tirer plus de cinq napoléons. L’enfant qu’on lui a remis laissait espérer à Thierrois une source de revenus futurs, avant qu’il ne prenne conscience du danger que représentaient l’oncle et le neveu.
— Cette jambe de roue de voiture a été fendue lors de l’accident qui a coûté la vie à monsieur Maletère. Accident qui n’est qu’un assassinat prémédité.
— Et ce Rougot de la compagnie de location, qu’on a trouvé pendu dans son logement au-dessus des bureaux ? Thierrois l’avait en vain mis en garde contre les Richelet.
— Il les accuse d’avoir fait disparaître la fille Sauvignon et de lui avoir confié son nourrisson pour s’en débarrasser.
— Et le plus intéressant, l’adresse des Richelet, oncle et neveu, conclut l’avoué en se frottant les mains.
Hyacinthe connaissait très bien cet hôtel particulier de la rue de Vaugirard, devenu la pension Geoffroy.
— Un endroit « sélect », comme disent les anglophiles. On n’y accepte pas les dames et, si un pensionnaire veut recevoir une personne du sexe, il ne peut le faire que dans un salon réservé à ces visites. Même le service est entièrement masculin.
— Le neveu a poursuivi Thierrois avec un pistolet en main. Il les a suivis chez le Vigneron mais soit il a commis une imprudence, soit ce bandit de Vigneron l’a vendu. Il devenait dangereux pour les deux rivettes.
Comme Hyacinthe lui lançait un regard de reproche, elle rectifia :
— Les deux scélérats. Vous me reprochez d’avoir floué monsieur Vidocq, mais grâce à cet almanach nous savons où ils logent, ces deux assassins. De plus, nous savons que l’ancien fagot, je veux dire bagnard, a empoché le magot de Thierrois.
Hyacinthe continuait de feuilleter l’almanach en réfléchissant et elle lui demanda s’il projetait vraiment un voyage en Espagne.
— Je n’aurai de place dans la diligence de Bordeaux que la semaine prochaine, et de cette ville encore me faudra-t-il rejoindre Bayonne et l’Espagne. Je dois en reparler avec la marquise à une heure aujourd’hui.
— Pour protéger sa vie vous allez courir des dangers excessifs, fit la jeune fille avec acidité. Si je vous accompagnais, déguisée en groom ? C’est très à la mode. Vous savez que dans ce pays de sauvages ils découpaient les soldats de Napoléon en morceaux qu’ils faisaient bouillir et donnaient à leurs cochons ?
Hyacinthe ne répondit pas, préoccupé par ses réflexions. Il n’envisageait pas de remettre tout de suite cet almanach à la police. Lui seul savait le danger que courait Mme de Listerac et il fallait faire vite. Jérusalem n’enquêterait qu’avec réticence sur des gens aussi élégants et à l’aise que les Richelet. Seul le meurtre de M. Maletère pourrait intéresser la police, alors que les morts d’un Thierrois et d’un employé de remise faisaient partie de la banalité quotidienne.
Mais chacun des trois crimes avait l’apparence d’un accident, d’un suicide ou d’une méprise.
— Ton accusation contre Vidocq n’aura aucun poids, finit-il par conclure, et les pattes de mouche de Thierrois feront hausser les épaules d’un juge d’instruction. Nous ne devons pas nous exciter là-dessus, mais l’adresse de la pension Geoffroy est d’une grande importance. Une chance pour nous.
— Vous ne m’avez pas dit si vous me prendriez comme groom dans votre voyage en Espagne.
— Nous verrons. Je dois d’abord rencontrer la marquise.
Furieuse, elle alla prendre les ordres de Timoléon qui l’accueillit sèchement :
— Mademoiselle consent à se mettre au travail. Nous croulons sous les liasses d’exploits, de placets à porter. Tu sembles employée à tout autre chose qu’à cette tâche depuis que monsieur Hyacinthe cultive cette lubie de croire la vie de la marquise de Listerac menacée.
— Parce que vous-même n’y croyez pas, monsieur Timoléon ?
— Que nous importe la vie des grands de ce monde alors que la nôtre, qui est celle de pauvres employés, est si difficile ?
— Mais vous voilà du côté des libéraux, monsieur le principal ! Ce qui ne plairait pas aux partisans de notre monarque !
Le fiacre laissa l’avoué en face du porche de l’hôtel de Listerac. On avait répandu de la paille sur le trottoir et dans la cour à cause de la vieille marquise, mère du défunt mari de Louisette, arrivée de sa lointaine province et que le bruit de la circulation parisienne offusquait. La jeune marquise le fit attendre sous prétexte qu’une fois de plus elle était dans son bain, à croire qu’elle en prenait à toute heure du jour. Il l’espérait en déshabillé mais elle vint en tenue de sortie et assez distante.
— Ne croyez pas que je vais m’évanouir d’admiration parce que vous choisissez d’aller aux Asturies à ma place. Je souhaite que vous n’ayez pas exagéré dans vos informations, car je n’ai nulle envie de perdre les cinq cent mille francs déjà engagés sur ces valeurs.
— Madame ! se récria Roquebère, ulcéré de cette accusation.
— Je suis perplexe sur les raisons qui vous pousseront sur ces routes exécrables.
— On cherche à vous attirer en Espagne sous ce prétexte des mines d’Asturie. Là-bas, le pire est à craindre pour vous et vos ennemis jouiront d’impunité.
— Encore cette histoire d’héritage ! Cela devient insupportable. Fastidieux même.
Il subit l’orage d’un air humble et elle finit par se calmer, l’assura de sa confiance pour la gestion de ses biens immobiliers, voulait sa liberté pour le reste.
— Maintenant laissez-moi, la vieille marquise a besoin de ma compagnie pour ses visites.
— Madame, puis-je obtenir de vous l’affirmation que ces gens en qui vous placez votre confiance sont aussi nobles de sentiments désintéressés que vous-même ?
Elle jouait avec le bracelet de son poignet gauche, songeuse, mordant sa lèvre, avec un visage presque enfantin qui ravissait Hyacinthe.
— Pour votre sérénité, les personnes qui m’ont conseillée me paraissent dignes de foi.
— Je n’insisterai pas, madame.
Au moment de sortir, il se souvint d’une question qu’il désirait poser depuis plusieurs jours :
— Cette Rosalie qui vous servit un temps avant de partir pour Marseille, en étiez-vous satisfaite ?
La marquise paraissait ne pas s’en souvenir.
— Voyez Picard… Oui, je crois la revoir. Elle apprenait pour être chambrière mais aidait à la lingerie.
— Puis-je rencontrer la personne qui détient les clés de vos armoires ?
— Quel obstiné ! Mais soit, on va vous conduire auprès de la gouvernante.
Un laquais l’accompagna auprès d’une femme âgée portant bonnet amidonné et opérant au milieu d’une agréable odeur de savon parfumé. Elle avait jugé Rosalie un peu trop curieuse et peu consciencieuse au travail. Hyacinthe n’écoutait pas, découvrait, ravi, la toilette de Louisette, des chemises de corps en dentelles transparentes, des jupons de dessous et surtout ce merveilleux corset dit « corset de bonne fortune », qui pouvait se dégrafer sur le devant, évitant qu’on perde son temps en laçage et surtout délaçage. Se rendant compte de l’intérêt de son visiteur pour ces fanfreluches intimes, la lingère, l’air sévère, alla tirer un rideau pour les dissimuler.
— En quoi se montrait-elle curieuse ? demanda Hyacinthe qu’une fièvre sensuelle gagnait.
— Pour tout ce qui concernait madame.
Hyacinthe quitta l’hôtel sans avoir résolu cette interrogation qui le hantait : pourquoi la marquise utilisait-elle un « corset de bonne fortune » au lieu d’un classique corset ? Cette pièce de lingerie n’était-elle pas le choix des femmes galantes et des dames portées sur les amours secrètes, voire adultérines ? Louisette avait-elle un amant qu’elle rejoignait en un lieu discret où elle devait se dépouiller de sa pudeur en toute hâte ? Cette incertitude le rendait ivre de jalousie, lui faisait traverser la cour d’honneur en titubant sous les regards moqueurs des laquais, palefreniers et cochers. Lorsqu’il surgit sur le boulevard, il chercha en vain son fiacre. Il avait obtenu du cocher qu’il patiente et l’homme avait préféré repartir. Toujours saoul de soupçons douloureux envers la marquise, il remonta vers la rue du Bac sans prêter attention à la circulation des voitures et des équipages de plus en plus serrée. Quelqu’un ou quelque chose le poussa avec une force irrésistible vers le milieu de la chaussée. Il fit quelques pas en essayant de garder son équilibre, mais bascula en avant, tomba de tout son long au moment où une grosse berline de voyage, tirée par quatre chevaux fougueux, arrivait. Sa dernière pensée fut pour M. Maletère.